Depuis bientôt neuf mois que j’ai commencé ce projet je reçois de temps en temps des réactions qui sont comme des participations, des soutiens des cadeaux, j’ai une chance monstre! Le message de JLG qui suit en est un bel exemple

Toulouse, le jeudi 5 octobre 2000

Bonjour André, Je suis passé cet après-midi sur le site de ton film dont le sujet, si j’ai bien compris, est une analyse de la militance à partir des prochaines municipales. Me connaissant, tu sais bien que ta démarche m’intéresse même si souvent nous sommes en désaccord dans les théories liées à la fabrication d’un documentaire, que pour moi rien n’est gratuit dans ce que je/nous conçois/concevons (voir ton exécution sommaire de mon dernier film dans tes propos cryptos-staliniens datés du 25/09/2000, et oui…). Et puis sur ton sujet : d’autant plus que j’ai milité longtemps d’une certaine manière (professionnel au sens léniniste du terme même si à l’époque j’avais une vision quelque peu « mouvementiste ») et aujourd’hui d’une autre (plus libertaire même si parfois certains de ceux là me reprochent mon passé d’organisé et d’en avoir gardé quelques tics). Donc ton sujet et ta démarche m’intéressent. D’abord il me vient une pensée : dans la manière dont tu rédiges ton journal de bord que tu rends public naît, comme en germe, la manière dont tu vas construire, tourner, monter, ton film. Dit d’une autre façon : ton journal de bord correspond à un rapport à l’autre, est une traduction de ton rapport au monde, ton film aussi. Dans toute cette histoire de médium, de media, n’oublies jamais que c’est toi le maître, que c’est toi qui a en définitif le ciseau entre les mains, que c’est toi le dieu : que cela soit dans tes comptes rendus écrits ou filmiques.

Un exemple à propos de ciseaux que tu utilises comme un dieu : je trouve que tu as rendu bien pauvre les échanges e-melesques, téléphoniques, ou de visu que nous avons eu M. B, moi et toi sur mon film qui traite d’un rapport au travail ou bien sur le tien. Et je pense aux remarques de P. C., hier soir, mais je ne t’en fais pas le reproche car j’imagine que tu n’as sans doute pas eu encore le temps d’écrire. Il ne reste de tout cela qu’une pâle caricature, comme un détournement. J’espère que ton film ne sera pas cela.

 

Hier soir, dans un petit bar d’Empalot proche de La Série, nous avons eu une bonne discussion toi, moi, M. B. et P. C. autour d’un tonneau, accompagné de Perrier et vins doux. On a abordé plein de sujets : comment faire un film, son rapport au réel, son rapport au spectateur, le montage, qu’est-ce qu’un plan de coupe, la place de la caméra qui induit une manière de voir, l’éthique dans la relation à l’autre, dans sa représentation, le rapport à l’autre, l’émotion, et encore le spectateur, sa place, la révolution, la social démocratie, la lassitude, le besoin de reconnaissance, le processus d’émancipation, le militantisme, le tien, le pourquoi. Le fait que tu n’arrives pas à t’expliquer la question de ton engagement (militant ?). Ton rapport à toute cette histoire que tu traduis. Tu vois : plein de questions que nous nous posons sur nous et sur notre activité mais que pourrait tout autant se poser la LCR ou Taktik, à leurs manières, avec leurs mots et aussi leurs tics. Je crois que ton film est là. Bref, je pense que ton film est là quelque part et que ton journal de bord aussi. Mais son gros défaut, pour l’instant d’après moi, c’est qu’il tourne autour du pot. Un tonneau… dont on ne voit que l’armature ferrique, rouillée, et non cet élixir doux, parfois âpre ou suave, magique qu’il pourrait contenir.

Qui pourrait nous servir et nous abreuver (non enivrés) d’envie à construire un autre monde.

 

Voilà. Bises Le Bonhomme

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Quelques réactions:

Je suis loin de penser que je suis « Dieu », il y a tellement de contingences, dans le fait de faire un film, des purement technologiques (caractéristiques techniques de la caméra…) à tant d’autres, météo, forme physique, mentale, etc., que je me sens plus prêt de l’apprenti sorcier, que du dieu. Si je fais une prise de vue, je choisis parfois pleinement l’angle de la caméra, et d’autres fois, je n’ai pas le choix, parce que je n’ai pas d’autre place disponible…, la caméra m’impose une profondeur de champs, par exemple, ne parlons pas des contraintes qu’impose la prise de son… Pareil au montage, c’est toujours un compromis de mettre tel plan à côté de tel autre, avec telle ou telle transition. L’autre J-L. G. (Godart) disait qu’aujourd’hui c’était Fuji et Kodak qui imposaient ce qu’était l’image au cinéma. Pour mon cas c’est JVC, Sennheiser, qui décident pour une part de ce que sera l’image, et le son, pour le montage il se peut que ce soit Adobe et Pinacle.

Je ne dis pas ça pour m’innocenter, sûr que je fais des choix, et que je les assume pleinement, mais il n’y a pas que ça dans un film, c’est toujours un bricolage…

Pour ce qui est de ce que ce journal de bord reflète, c’est en fait un journal par défaut, où je mets ce que j’ai le temps, et l’énergie de mettre, il n’a rien d’exhaustif, et c’est vrai qu’il ne reflète pas la richesse de certains moments et la pauvreté d’autres.

Quand à la discussion autour du tonneau, c’était un vrai bonheur, la qualité de l’écoute réciproque, une recherche commune… Je ne suis pas prêt de l’oublier.

 

 

 

06/10/00

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